Dans le cadre d’une série d’ateliers organisés par l’ASSOCC et les Editions bas de page, j’ai eu le plaisir d’animer le premier atelier, sur la route de Frère, sur la création poétique ; le temps pour moi de revenir sur certains textes publiés récemment, sur certains auteurs confirmés, de ressusciter certains « maudits » et des mouvements qui n’ont pas fait école en Haïti. Ainsi, on a ressuscité Kiki Waimwright et le lettrisme en France, relu Castera, James Noël, Bonel Auguste, André Fouad, Jean Watson Charles et James Pubien. Ce qui m’a amené à relire Atelier, recueil publié en 2010 aux Editions Bas de Page.
Ce premier recueil de James Pubien est quasiment passé sous silence dès sa parution. Et c’est naturel. Il y a quelque chose qui dérange chez le poète, le rendant parfois même illisible. Cette cassure avec la routine ou le paradigme littéraire a toujours dérangé. On pense sans doute à Baudelaire, Lautréamont, Saint-Aude, Isidore Isou… Et c’est naturel, car les cassures sont inhérentes à la poésie.
Etymologiquement la poésie est création, fabrique. Tous les poètes l’ont compris. Cependant, la poésie ne se résume pas à la création ou à la fabrique d’images mais également à la création d’autres paradigmes, de nouvelles conceptions poétiques. Sinon, la poésie, comme la littérature, serait condamnée à une perpétuelle répétition, un inlassable retour sur elle-même. Il faut donc des poètes qui dérangent, à côté de ceux qui se perpétuent dans des conceptions anciennes ou dans la routine.
Presque tous les textes qui sont parus ces vingt (20) dernières années suivent cette logique : l’enfermement dans la routine.
A lire Lyonel Trouillot on pense à Philoctète. Et Trouillot n’a jamais caché l’influence de René Philoctète sur son œuvre, de telle sorte que l’œuvre de Trouillot serait, ce que Sophia Dachraoui pourrait appeler, le souvenir de Philoctète ou son devenir ; ce à quoi René Philoctète aboutit
Et la majeure partie des textes en créole des jeunes poètes se réclament de Georges Castera, d’une façon que la poésie suit son cours lentement, avec le même paradigme, prise dans le labyrinthe du souvenir, la trappe ou le cercle vicieux de la répétition. Ce serait plutôt inquiétant voire dérangeant qu’il n’y ait pas de poètes qui dérangent.
C’est ce brin d’espoir que nous apporte le recueil de James Pubien qu’on va essayer d’aborder sans idées toutes faites sur la création poétique. Ce qui nous intéresse dans le livre peut se résumer ainsi : Le langage, la Révolte et la conception du temps chez le poète.
Les structures du langage dans Atelier
Dès la première page du texte on sent que tout est prétexte à la création poétique. Tout peut servir de chapeau à une œuvre, ainsi qu’un extrait d’un cartoon. Le texte démarre avec un extrait d’un cartoon de Chez Warner. Ce qui nous intéresse dans cette remarque, ce n’est pas encore le sentiment de révolte mais, le langage parlé, l’argot, les exclamations ou les anglicismes qui vont traverser toute l’œuvre.
On se souvient vers la fin du XIXe siècle qu’on accusa Zola, avec son roman l’assommoir, non pas d’avoir écrit un roman sur le peuple mais, avec la langue du peuple, la langue verte.
Dans Atelier, Pubien écrit comme il parle, poète moderne, amant du cinéma ou individu victime d’une Mondialisation de la culture américaine. Son parler se confond avec son écrit donnant ainsi une parfaite photographie sociolinguistique de l’homme moderne.
Malgré les efforts de certains écrivains du XXe siècle en vue de faire sortir la littérature des salons - parmi lesquels on peut citer Marcel Proust- la poésie, même si elle dérange parfois dans le contenu, est toujours un enfant sage. La forme du langage est toujours soignée, purifiée. Et quant à la poésie francophone, elle essaie de s’écarter dans la mesure du possible des anglicismes, par je ne sais quel vœu de pureté. Ainsi la poésie moderne, même si elle dérange est toujours dans le paradigme classique du langage, refusant, par exemple ce que René Etiemble appelle le franglais. La poésie ici est le gardien de la pureté de la langue.
Atelier est pour sa part un texte truffé d’enjambements, d’exclamations, d’argots, d’anglicismes et de jargons informatiques :
« Je trouverai : ciel@free.fr. La beauté n’a pas de prix »
« C’était un homme
Tout comme
……………………………….
…………………………….
…………………………….
Bah ! N’en parlons pas »
« La bohème est un manifeste post libéro Socialiste
Et la grande Ourse le GPS menant au ciel »
« Le coussin duveteux des nuages
Scoop_potin, dit-on ! »
Ces extraits donnent déjà l’aspect du climat qui existe dans le texte, de l’univers poétique de James Pubien. On commence par là à voir jusqu’où va le dérangement chez le poète.
Toujours dans cette même démarche, on ne saurait oublier le fameux poème : Le rire jaune. Ce texte a été pour la première fois exposé à l’Institut Français d’Haïti dans le cadre du printemps des poètes en 2009, organisé par ceux qui formeront plus tard les Editions Bas de Page.
Le rire jaune s’apparente au lettrisme dans le sens qu’il exploite une poésie sonore, où les mots se réduisent au son, à la lettre non au sens, rejetant tout cratylisme :
« Il était…
Ah Ah Ah Ah
Ah
Ah
Ah
Ah
Ah Ah Ah AH
Une fois
Oh Oh Oh Oh
Hi
Hi
Hi
[…]
Hé Hé Hé
Héééééééééééééé
Hé…Hé…
La vie »
James Pubien n’est pas sans doute le premier ici à avoir expérimenté une poésie sonore, lettriste. On peut citer Georges Castera dans son texte tanbou kreyol, Kiki Waimwright dans sons poème Tanboloji. Ces poèmes tentent d’exprimer le son du tambour et son rythme, tandis que le rire jaune de Pubien accouche le rire ; lui-même dans son texte, blasphémant la joie mondaine, écrit :
« En société, tu ne ris pas
Tu souris »
Le langage de Pubien dérange dans le sens qu’il marque cette cassure qu’on a évoquée plus haut.
Atelier entre Révolte et l’esthétique du temps
La Révolte chez Pubien ne se fait pas uniquement dans le langage mais aussi dans son intention de détruire un paradigme. Et le poète en est conscient.
Il y a Révolte dès que l’on sort du quotidien, de l’ordinaire. On peut comprendre par là que la poésie est toujours Révolte, c’est le prétexte même d’écrire. Toutefois, la Révolte dans Atelier est double. C’est aussi une Révolte contre la Révolte qui dure et demeure. C’est l’effondrement d’un paradigme. On le sent dans la forme de certains textes avec des conversations et des jeux qui déroutent le lecteur. On peut dire que pour l’auteur l’ennemi du poète est le lecteur ou les lectures. Il surprend toujours son lecteur et le piège dans des jeux qui parfois aboutissent à l’excès.
La Révolte est souvent une Révolte contre le temps qui fait que l’homme soit mortel. Le temps, cet assassin ! Chez Pubien, le temps marche vite. Et il le note. L’obsession du temps est une thématique très exploitée dans l’Art. Chez Dali par exemple
La thématique du temps est liée, dans Atelier, à l’idée de la mort :
« 13hres 14mns 23 sec
-Césaire est mort »
« 9hres pile
Aussitôt, le jour
Eveillé, tout en moi
Est Elégie… »
Dans ce livre le poète essaie de secouer les fondements de la poésie moderne en (re) questionnant le texte poétique, et en détruisant le langage. La poétique de Pubien est une poétique de destruction, que l’on a du mal à cerner, à lire et à avaler. Mais le poète le dit dans son monologue de Van Gogh :
« Il faudra toute une saison
Pour comprendre mon art et
Ma lumière
Toute une saison pour que ma
Chanson puisse être chantée dans les
Rues ordinaire d’une ville
Ordinaire »
Je n’ai jamais voulu admettre qu’il existe de Grands et de Petits poètes. S’il y en a c’est peut-être ceux qui déragent et ceux qui suivent.
Webert Charles
cwebbn@yahoo.fr
Références
Atelier, James Pubien, Ed. Bas de page. Aout 2010
Balzac et le jeu des mots, François Bilodeau, Les Presses de l’Université de Montréal, 1971
Mémoire de la littérature ou l’éternel retour du même, Sophia Dachraoui, La cause Littéraire Décembre 2011
Emile Zola, L’assommoir, Colette Becker, Etude littéraire, PUF 1994
‘’ Tanbou kreyol‘’, Georges Castera, Alarive lezanfan, Ed. Mémoire 1998
‘’Tanboloji’’, Kiki Waimwright, Anthologie : Un siècle de Poesie, Mémoire d’encrier 2001
Parlez-Vous franglais, René Etiemble, NRF, Coll Idées 1964